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Pour créer une start-up, il faut être fou !

INTERVIEW. Entrepreneur français et co-fondateur de The Refiners, Pierre Gaubil nous livre son analyse sur le marché des start-up dans la Silicon Valley.

PROPOS RECUEILLIS PAR ÉMILIE TREVERT, À SAN FRANCISCO

Pierre Gaubil est un entrepreneur français qui gravite autour de la Silicon Valley depuis une quinzaine d’années. Avec deux compatriotes (Géraldine Le Meur et Carlos Diaz), il a fondé l’accélérateur The Refiners en septembre 2016. Objectif : former des start-up européennes aux lois du marché américain. Au programme de ces douze semaines intensives : acculturation au monde anglo-saxon, networking avec des influenceurs et des investisseurs de la Silicon Valley, préparation au pitch et à la collecte de fonds…

En trois ans, The Refiners a aidé 55 entreprises européennes (dont 65 % de françaises) à se développer outre-Atlantique dans des domaines aussi divers que la « deep-tech » (avec Tempow), le transport maritime (avec Shone), la lutte contre l’illettrisme (avec Lalilo), les obsèques (avec In Memori) ou le brossage de dents (avec Willo)… En contrepartie, l’accélérateur, installé dans le quartier de SoMa à San Francisco, prend une participation au capital (entre 3 et 7 %). Son cofondateur constate, comme de nombreux entrepreneurs de la « tech », un retour vers la ville de la Baie au détriment de la Silicon Valley qui souffre d’un manque de transports et de logements. Entretien avec Pierre Gaubil.

 

Le Point : La tendance semble être à un retour des start-up et des entreprises de la Silicon Valley vers San Francisco. Est-ce « the place to be » pour monter sa start-up ?

Pierre Gaubil : C’est exact, nous assistons depuis plusieurs années à une migration vers San Francisco. Uber, Twitter, Airbnb, pour n’en citer que quelques-uns, sont à San Francisco et pas dans la Silicon Valley. Facebook va bientôt ouvrir dans la Park Tower, près de la plus haute tour de la ville Salesforce. Le phénomène est tel que les « venture capital » (fonds d’investissement, NDLR) de la Valley ont ouvert des bureaux dans la ville, dans le quartier de South Park.

De nombreux étudiants français rêvent d’y étudier ou d’y travailler. L’Inseec, dont vous êtes un ancien élève, a ouvert un « campus satellite » ici, dans le quartier des affaires. Suffit-il d’être à San Francisco pour réussir ?

Bien sûr que non, et heureusement d’ailleurs ; on peut réussir partout dans le monde. Maintenant, pour réussir dans le domaine de la technologie, un passage par San Francisco ne peut pas faire de mal. C’est ici qu’on a le plus expérimenté donc qu’on a le plus de connaissances, c’est aussi le lieu qui propose le plus d’opportunités. Être à San Francisco, c’est aussi être dans un environnement beaucoup plus compétitif. C’est donc beaucoup plus difficile, l’exigence est plus forte, on réussit à une grande échelle quand ça marche, mais la pression est énorme.

En baignant dans cet environnement, est-on plus créatif ?

Non, les Européens sont plus créatifs. On prend un shoot de positivisme ici. Pour créer une start-up, il faut être fou ! La probabilité que le projet réussisse est de l’ordre de 5 %. Il est très facile d’expliquer à un entrepreneur pourquoi ça ne marchera pas. Il est plus difficile de lui donner confiance et de le pousser à avancer. En Europe, on a tendance à analyser et à critiquer trop rapidement un projet naissant. Ici il faut d’abord essayer, l’échec est possible et même valorisé. Ne pas essayer est inconcevable.

Tant qu’on ne sera pas fier d’avoir des Xavier Niel ou des Bernard Arnault, on n’y arrivera pas !

La culture de l’échec, ce n’est pas quelque chose de très français…

La France est un pays compliqué. Il y a pas mal de gens jaloux ou qui ont peur du succès des autres. Avant de parler d’échec, je crois que nous n’avons pas la culture du succès ; on ne valorise pas le succès, on ne parle pas des gens qui réussissent. Pire, le succès fait peur : réussir en France, c’est louche. On part donc avec un certain handicap, mais tout commence avec l’éducation. En France, ne pas faire une grande école est déjà un échec. La raison pour laquelle les diplômés de grandes écoles ont souvent de meilleurs parcours, c’est parce qu’ils représentent l’élite académique de la nation, mais surtout parce qu’on leur dit qu’ils sont les meilleurs. Ils essayent pensant pouvoir réussir alors que les autres pensent avoir déjà raté… C’est profondément idiot, un entrepreneur ne se détermine pas en fonction de l’école qu’il a faite il y a 10 ans. On met les gens dans des boîtes pour toujours. L’échec est montré du doigt, sanctionné et il est difficile de se redresser. Pourtant connaître un échec – et qui n’en connaît pas ? – est profondément formateur. Tant qu’on ne sera pas fier d’avoir des Xavier Niel ou des Bernard Arnault, on n’y arrivera pas !

Avez-vous de plus en plus de candidats français ? Leurs demandes sont-elles réalistes ?

Oui, l’écosystème français est très actif. Nous avons beaucoup de demandes de start-up françaises. Les grandes écoles encouragent l’entrepreneuriat, beaucoup se lancent. Mais il ne faut pas se leurrer, le taux d’acceptation est très faible : moins de 3 %. Il n’y a pas de demandes irréalistes, il y a juste des bons et des mauvais projets.

Elon Musk dit qu’il veut aller sur Mars ! En France, on ne sait pas dire ce genre de choses.

Vous parlez d’un fossé culturel important, quelles sont les principales différences entre les Américains et les Français ?

On pense qu’on ressemble aux Américains parce qu’on mange comme eux, qu’on s’habille comme eux, mais on est finalement beaucoup plus proches des Japonais que des Américains ! La culture américaine est transactionnelle, en France on est plus dans le relationnel ; la culture européenne est une culture du débat où il est plus important de prendre la bonne décision que de prendre une décision. Aux États-Unis, pas du tout ! L’important est de prendre une décision, peu importe si elle est parfaite. Il y a donc une culture du consensus ou on aligne tout le monde pour aller vite.

Et entre la Silicon Valley et l’Europe ?

Il y a beaucoup de différences, mais j’en vois principalement quatre concernant l’entrepreneuriat. Le niveau d’ambition d’abord. C’est culturel, un entrepreneur français est incapable de parler de ce qu’il veut faire, de sa vision. Elon Musk, lui, dit qu’il veut aller sur Mars ! En France, on ne sait pas dire ce genre de choses. Ensuite, la vitesse. On grandit vite, on meurt vite. Un Américain va répondre à un mail dans le quart d’heure ; s’il répond une heure après, c’est qu’il est malade ; si vous avez une réponse le lendemain, c’est qu’il est mort ! Le transfert de savoir va de plus en plus vite. Un employé chez Google reste en moyenne 13 mois ; le savoir n’est plus protecteur donc on le partage. Je dis souvent qu’on recycle les morts, il y a autant d’échecs qu’en Europe, mais l’échec est valorisé et la main est tendue à ceux qui tombent pour bénéficier de leur expérience. L’écosystème technologique est essentiellement expérimental, et la Silicon Valley peut s’appuyer sur énormément de savoirs accumulés, le champ d’experts est moins profond en Europe. Enfin, on ne peut pas le nier : il y a plus d’argent ici ; 130 milliards investis aux États-Unis pour les start-up, dont 60 % dans la Silicon Valley, et 3,5 milliards en France…

Est-ce nécessaire d’aller aux États-Unis pour développer sa start-up ? Ne peut-on pas avoir une start-up qui marche en France, en Europe ?

Non, on peut bien sûr développer une start-up en France et réussir. C’est surtout le cas pour les start-up dites locales qui ont un rayonnement local, français. Le meilleur exemple est « Vente privée » qui a su exploiter une législation locale pour se développer, et qui est un grand succès en France exclusivement. Lorsqu’on passe aux start-up multi-locales, qui signifie que chaque nouveau territoire nécessite une adaptation, les choses sont plus difficiles, notamment en Europe, puisque chaque pays reste fondamentalement différent. Pour les start-up globales, qui n’ont aucune coloration locale mais qui s’adaptent à tous les marchés, réussir en Europe reste un challenge. Sur les vingt premières sociétés technologiques dans le monde : onze sont américaines, neuf sont chinoises, aucune européenne. Donc pour être global, oui il faut s’implanter aux États-Unis (ou en Chine), et le plus tôt possible.

Les femmes sont encore les grandes absentes du monde de la « tech » et des start-up. Comment expliquer ce retard  ?

C’est un sujet qui m’exaspère tant l’injustice est grande… Seulement 2 % de l’investissement des fonds technologiques américains va aux femmes. Dans quel monde vit-on ? Cela n’est bien évidemment pas une question de compétences. On vit dans une société extrêmement machiste. Les fonds sont des « boys club » d’un autre âge. Cependant, il faut aussi que les femmes osent plus. Nous recevons des dossiers d’entrepreneuses pas assez sûres d’elles, et pourtant on cherche, et ces candidatures sont bien différentes de celles des hommes. Un homme est capable de postuler avec 20 % des réponses. Une femme est par nature plus prudente, et ne postule que si elle a déjà 80 % des réponses. Il faut peut-être qu’elles deviennent moins perfectionnistes, et qu’elles osent se lancer sans filet. Nous avons misé sur des femmes entrepreneuses, elles sont excellentes, courageuses, tenaces et ambitieuses. Je comprends que certains fonds ou programmes se spécialisent en ne ciblant que les femmes, mais le monde tournera rond lorsque nous aurons une équité à 50/50. Nous en sommes loin…

Publié le 07/05/2019 à 17:03 | Le Point.fr

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